8 décembre

 

"Les contes ne sont pas faits pour endormir les enfants, mais pour éveiller les adultes"

P, comme Picardie
LA SACOCHE PERDUE

    Voici, bonnes âmes, le sermon que Gérard d'Abbeville prêcha vers l'an 1260 dans la cathédrale d'Amiens. En ce temps, les clercs ne cherchaient pas à édifier le petit peuple en l'assommant de pesants discours sur la transcendance de Dieu, mais à le faire réfléchir en le divertissant par quelque fabliau.
   Un marchand venait d'une foire où il avait fait de grandes et belles affaires. C'était la foire du Lendit, près Paris, là où Messieurs de l'Université vont, une fois l'an, acheter le parchemin nécessaire aux études des écoliers. Il avait mis tout son gain en belles pièces d'or dans une grande sacoche de cuir et rentrait joyeux dans notre Picardie. En traversant Amiens pour se rendre à Lucheux où il habitait, il passa devant l'église Saint-Nicolas et s'y arrêta pour rendre grâces à la Sainte Mère de Dieu. Pour la mieux prier, il posa sa sacoche devant lui et tant était sa ferveur qu'il oublié de la reprendre et s'en alla. Ce n'est peut-être pas d'un bon Picard, mais c'est d'un excellent chrétien.

   Il y avait dans la paroisse un bourgeois qui avait, lui aussi, coutume de faire ses dévotions à la benoîte Sainte-Vierge. Il vint, ce même jour, s'agenouiller dans Saint-Nicolas à la place qu'avait occupée le marchand et il y vit la sacoche. À son aspect et la trouvant scellée et fermée d'une serrure, il comprit qu'elle devait contenir beaucoup d'argent.
"- Dieu, dit-il tout étonné de sa découverte, que vais-je faire de cette sacoche que voilà ? Si je fais savoir par le crieur public ou annoncer au prône que j'ai ce grand avoir, tel le réclamera qui n'y aura pas droit. Il n'est pas question que je le garde, ce serait dérober mon prochain et grand péché. Il le faut cependant, au moins jusqu'à ce que j'aie trouvé son légitime possesseur."
   Tout pensif, il s'en revint chez lui, serrant la sacoche sur son cœur et tout marri à la pensée du chagrin que devait avoir le pauvre homme qui avait ainsi perdu sa fortune. Rentré dans sa maison, il rangea la sacoche en un coffre solide, prit un morceau de craie et écrivit sur sa porte : "Si quelqu'un a perdu quelque chose, qu'il s'adresse ici."

   Cependant le marchand qui avait continué sa route s'était bientôt avisé de la perte qu'il avait faite. Tâtant ses poches et ne trouvant point sa sacoche, il se désespéra.
"- Hélas, mon Dieu, j'ai tout perdu, je suis mort, je suis trahi. J'avais gagné à la foire du Lendit de quoi faire vivre ma femme et mes enfants tout un an durant ; j'avais vendu bonne et loyale marchandise contre franc argent et mon travail comme ma peine se trouvent anéantis avec la récompense de mon labeur. Dieu m'assiste en cette triste aventure!
Tout courant, il revint sur ses pas, entra dans l'église Saint-Nicolas et ne trouvant point sa sacoche, s'adressa au curé.
- Avez-vous, lui dit-il, des nouvelles de mon argent ?"
   Le curé n'en avait pas et pour cause. Le malheureux, tout troublé et l'esprit perdu, se mit à errer par la ville. Il n'espérait pas retrouver sa sacoche, mais tant était grand don chagrin qu'il ne se résolvait pas à quitter la ville pour aller annoncer la fâcheuse nouvelle à la dame son épouse. C'est ainsi qu'il passa devant la porte du bourgeois et y vit l'inscription. Il saisit le marteau, frappa et une servante lui ouvrit.
"- Je voudrais voir le maître de céans, dit-il. La servante, le voyant tout décoiffé et les yeux rouges d'avoir pleuré, lui trouva mine patibulaire, mais elle s'en fut prévenir son maître.
- Messire, dit-elle, il y a un homme de mauvaise mine qui vous veut parler.
- Quel qu'il soit, dit le bourgeois, j'irai puisqu'il me demande.
Le marchand le salua d'un air égaré.
- Êtes-vous, demanda-t-il , le propriétaire de cette maison ?
- Oui, sire, et tant qu'il plaira à Dieu. Que me voulez-vous ?
- Ah ! Sire, pour Dieu, dites-moi qui a écrit ces lettres à votre porte ? Le bourgeois était prud'homme et ne voulut pas s'avancer sans être sûr de son fait. C'est là, bonnes âmes, la prudence dons ne se doit pas départir un chrétien.
- Bel ami, dit-il, il passe bien des gens par ici et il advient que les clercs griffonnent quelques vers ou telle inscription joviale qui leur passe par la tête. Est-ce que vous avez perdu quelque chose ?
- Certes, dit le marchand en pleurant, j'ai perdu le meilleur de mon bien.
- Qu'est-il au juste, bel ami ?
- C'est une sacoche pleine d'or, scellée et fermée d'une serrure. Je l'emplis à la foire du Lendit après bien des travaux et des peines et comptais sur ce pécule pour faire vivre tout un an mon épouse et mes enfants.
   À la description qu'il faisait de la sacoche, le bourgeois reconnut qu'elle était sienne. Le prenant par la main, il le mena au coffre où il avait rangé sa précieuse trouvaille.
- Est-ce celle-ci ? demanda-t-il avec un bon sourire
- Oui, ma foi, dit le marchand en tombant à ses pieds.
- Dans ce cas, prenez-la, bel ami. Je suis content que vous rentriez en votre bien et il n'en pouvait être autrement puisque vous l'aviez perdu par la force de vos dévotions à la benoîte Madame Marie."
Le marchand, voyant ce bourgeois si plein de loyauté, resta quelque temps sans rien dire. Beau Sire Dieu, pensait-il, ce bourgeois est plus digne que moi de jouir du trésor que j'ai amassé par mes veilles. Oncques ne vit honnêteté pareille ! Je me suis affligé sur la perte de mon argent, mais l'argent n'est rien au prix de la vertu. Je travaillerai plus dur pour compenser ma perte et ne me montrerai ainsi pas moins honnête que lui. Puis, à haute voix :
"- Sire, cet argent sera mieux placé entre vos mains qu'en les miennes. Je vous le donne pour l'amour de Notre-Seigneur et vous recommande à Dieu.
- Ah ! bel ami, dit le bourgeois, prenez votre argent. Il est vôtre et je n'y ai pas droit.
- Nenni, dit le marchand, je m'en irai en courant pour sauver mon âme.
Quand le bourgeois le vit ainsi courir, il se lança à sa poursuite en criant au voleur. Les voisins sortirent de leur maison, arrêtèrent le marchand et le menèrent au bourgeois, lui demandant ce qu'il lui avait volé;
- Ce que j'ai de plus cher, il voulait me dérober mon honneur et ma loyauté que j'ai gardés toute ma vie."
   Il leur conta l'aventure et quand ils connurent le vrai, les voisins obligèrent le marchand à reprendre sa sacoche. Car bonne renommée vaut mieux que fortune et il n'est aucune sacoche remplie d'argent honnêtement acquis qui ne remplace vertu et respect du bien d'autrui.

André CHASSAIGNON Extrait de "Contes et Légendes de Picardie" - 1955 - NATHAN