15 décembre

 

"Les contes ne sont pas faits pour endormir les enfants, mais pour éveiller les adultes"

M, comme Moselle
LE HUNNENBERG

   C'est bien connu ; quand on est assiégé, en temps de guerre, il est indispensable d'avoir assez de vivres et d'eau pour résister et décourager éventuellement l'adversaire. Tel était le cas de cette communauté installée à l'endroit où fut fondé le village de Cocheren, à l'époque du grand déferlement des tribus venant d'Europe centrale.
   Donc, les Huns s'étaient installés là et encerclaient leurs adversaires, avec la ferme intention de les anéantir, de tout saccager, ne gardant que ce qui conviendrait (même si nous ne disposons que de peu d'informations, nous pouvons supposer, sans grande crainte d'erreur, qu'il en était ainsi. Comme ils n'avaient guère l'habitude qu'on leur oppose une farouche résistance et qu'ils arrivaient précédés de leur terrible réputation, ils furent fort étonnés de constater que leur proie fût capable de leur tenir tête si longtemps et de donner des signes de bonne santé.
   D'ordinaire, quand on souffre de la faim et de la soif, on finit par se rendre et capituler. Cette fois, il n'en était rien. Les Huns eurent tôt fait de comprendre que les raisons de cette résistance tenaient sans doute à leur facilité à s'approvisionner en eau.
   Les guerriers passèrent les alentours au peigne fin, à la recherche de la moindre source, du plus petit ruisselet. Mais ils rentrèrent bredouilles au campement. Là-haut, sur leur colline, les assiégés semblaient les narguer. Les Huns eurent alors l'idée de creuser de nombreuses tranchées pour mettre au jour des points d'eau cachés. Mais leurs recherches s'avérèrent une nouvelle fois infructueuses.
   Le temps passait et le siège s'éternisait de façon insupportable pour les rudes guerriers qui piaffaient d'en découdre. Leur chef essayait de retarder encore le moment de l'assaut. Comment venir à bout de ces irréductibles, qui possédaient encore assez de ressources pour leur résister ? Bien malin celui qui pourrait dire de qui vint l'idée lumineuse, mais elle vint ...
   Un jour, les assiégés aperçurent un âne qui se promenait. Il marchait lentement, allait à gauche, à droite, la tête basse, le museau au ras du sol et reniflait. Il semblait chercher quelque chose. La présence de cet animal les intrigua d'autant plus qu'il ne leur appartenait pas, mais venait, selon toute vraisemblance, du campement ennemi. Qu'est-ce que les Huns étaient donc en train de mijoter ?
   Les assiégés ne tardèrent pas à le savoir. L'âne, qui continuait de tourner en rond et de renifler, donnait des coups de langue sur les pierres et fouillait le pied des buissons. Peu à peu, la bête se mit à gratter la terre de son sabot en suivant obstinément une ligne. Au début, personne ne comprit. Mais quand l'animal poursuivit son manège avec insistance en se mettant à braire comme un malheureux, on comprit le stratagème astucieux de l'ennemi.
- Il a soif, l'âne, et il cherche à boire, firent ceux qui avaient vu juste. Et s'il trouve d'où vient notre eau, nous sommes perdus !
"On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif", dit le proverbe. Mais, dans le cas contraire, point n'est besoin de le forcer comme le prouve la suite.
   Les Huns surveillaient de loin. La bête au gosier aride ne tarda pas à découvrir la conduite enfouie qui alimentait le village des résistants. En quelques coups de sabots vigoureux, il l'éventra et fit jaillir une gerbe d'eau qu'il se mit à laper à la base. Les assiégeants poussèrent des cris de joie et les assiégés eurent des sanglots d'effroi.
Faut-il ajouter que les Huns ne firent ni une ni deux ? Prompts en besogne et trépignant à l'idée de donner l'assaut et de pourfendre allégrement, ils s'employèrent à détruire la conduite et ne tardèrent pas à fondre sur leurs malheureux adversaires assoiffés qu'ils exterminèrent en bonne et due forme, dans le plus pur respect des pratiques guerrières de l'époque !


   En souvenir de cet héroïque épisode, on appela le mont qui en fut le théâtre, le Hunnenberg, la montagne des Huns !

 

Daniel DUBOURG Extrait de "Contes et Légendes de Moselle"-2007- De Borée